Avertissements importants
Distinction Pressions-Réponses
Dans un souci de clarté ce qu'on appelle communément les pressions et les réponses ont été séparées en deux sous-chapitres distincts. Néanmoins, l'opportunité de faire cette distinction est discutée par certains auteurs (ex. Levrel, 2007), en particulier dans un objectif de communication avec le public. Le terme pression peut en effet être perçu comme stigmatisant certaines activités. On reproche aux indicateurs de "pression" de ne pas mettre en valeur les aspects positifs de ces activités et d'être des freins au dialogue.Ici, par commodité, et parce que l'impact de certaines activités est réel (agriculture intensive, gestion non durable des forêts, pêche intensive, pollution industrielle etc) nous avons conservé cette séparation. Il est cependant important de toujours bien spécifier que la critique ne concerne pas l'ensemble de l'activité mais une certaine forme de ces activités.
Il conviendra de réfléchir ultérieurement, dans la partie communication de l'observatoire, à la possibilité de ne pas utiliser le terme de pression et de se limiter à la "mesure de ce qui affecte la biodiversité", sans jugement de valeur a priori.
"Mesure des facteurs" versus "Evaluation des effets"
La notion d'évaluation
a. Le cas des pressions
Il est crucial de ne pas confondre la mesure d'un facteur d'évolution de la biodiversité (par exemple, le taux de nitrate de l'eau) et son effet sur la biodiversité (qui peut être mesuré, par exemple, par les abondances d'un pool d'espèces indicatrices de l'effet nitrates dans l'eau).Ce qu'on appelle un indicateur d'évaluation concerne l'effet d'un facteur. Cependant, la confusion est TRES FREQUENTE et on trouve un grand nombre d'indicateurs "dits d'évaluation" qui ne mesurent en aucun cas l'effet réel du phénomène sur la biodiversité mais se limitent à mesurer le facteur lui-même (par défaut).
Les indicateurs d'évaluation sont des indicateurs d'état particuliers. Ils sont créés non pour répondre à la question de l'état global de la biodiversité, mais à la question de l'impact de tel ou tel facteur.
Ces "indicateurs d'effet sur la biodiversité" peuvent parfois être appelés intuitivement indicateurs d'impact (comme mesure de l'impact d'une pression). Cependant, l'appellation "indicateurs d'impacts" est également utilisée dans le modèle d'interactions société-nature DPSIR (Driving forces, Pressures, States, Impacts, Responses) où il traduit plutôt les conséquences d'un changement d'état de la biodiversité (provoqué par une pression) pour l'homme, autrement dit, sur les services écosystémiques.
Noter que dans ces modèles, l'évaluation de l'effet se fait par les indicateurs "State" (état). Attention donc à la pluralité des sens des typologies d'indicateurs.
b. Le cas des politiques publiques
Evaluer une politique « c'est reconnaître et mesurer ses effets propres » (Deleau 1985)Dans le cas des politiques publiques, s'ajoute un niveau supplémentaire de confusion, lié au fait qu'une politique est mise en place en réponse à une pression, elle-même responsable d'une dégradation de la biodiversité. Par conséquent, parler de l'effet d'une politique publique, sans préciser son objet, est insuffisant pour déterminer s'il s'agit de :
- son effet sur la pression qu'elle est sensée contrer
- son effet réel sur la biodiversité
Le plus fréquemment, il s'agit de mesurer l'effet de la politique sur la pression, à défaut de pouvoir lever les confusions de facteurs concernant l'état de la biodiversité. En effet, il est extrêmement difficile de distinguer ce qui relève de l'effet de la pression (indépendamment d'autres pressions), de ce qui relève de la réponse (indépendamment d'autres réponses) sans passer par une approche expérimentale ne relevant pas d'un simple observatoire.
Qualité des indicateurs d'évaluation
"L'indicateur employé pour l'évaluation d'un effet n'est pas en lui-même une mesure ou une preuve de cet effet. L'indicateur informe seulement sur les changements intervenus, lesquels peuvent résulter de l'intervention (effet) ou d'autres causes." Europe AID (UE)La principale qualité recherchée pour un indicateur d'évaluation est sa spécificité à rendre compte de l'effet étudié, et son indépendance vis-à-vis d'autres effets. C'est toute la difficulté de ce type d'indicateur.
Une conséquence majeure de cette recherche de spécificité, et la perte de valeur générale de la plupart de ces indicateurs, qui ciblent souvent des espèces bioindicatrices, particulièrement sensibles à un effet donné, et pas aux autres.
Exemple : l'indicateur Insect abundance de l'ICCUK (Indicators of Climate Change in the UK), qui ne concerne en fait que 2 espèces et un groupe choisis pour leur sensibilité au climat : la Lithosie plombe, l'Argus bleu et les pucerons.
Les modèles d'interaction Société-Nature
"Modèles" ou "indicateurs" ?
On parle souvent d'indicateurs d'interactions société-nature. Cette expression sous-entend :- soit qu'un seul indicateur reflète une interaction. De tels indicateurs peuvent exister, tels que l'empreinte écologique ou l'indicateur trophique marin (Levrel, 2007).
- soit des ensembles d'indicateurs, qui parce qu'ils sont considérés conjointement, permettent d'évaluer une interaction.
Il subsiste cependant une différence entre le simple fait de fournir des indicateurs d'Etat, de Pression et de Réponse, et le fait d'établir des modèles relationnels entre ces indicateurs. A ce sujet, pour un observatoire, ce que signifie adopter une démarche EPR (par exemple) n'est pas clair. Dans bien des cas, la simple présence d'indicateurs d'Etat, Pression, Réponse est (auto)considéré comme étant une démarche EPR (ex.: l'observatoire suisse, les indicateurs de la Stratégie Nationale pour la Biodiversité...).
Pour éviter toute ambigüité, lorsqu'on élabore des set d'indicateurs supposant des relations causales, on préfèrera parler de MODELES d'interactions société-nature. Ces modèles sont alimentés par des indicateurs de différente nature (état, pression, réponse, impact, usages, forces etc), qui, pris isolément, ont leur propre signification.
Il faut donc bien distinguer les indicateurs "E", "P" et "R", du "modèle EPR". Le fait qu'un observatoire présente des indicateurs d'Etat, Pressions et Réponses est une condition nécessaire mais pas suffisante pour parler de modèlisation EPR. Pour avoir valeur de modèle, des relations causales doivent être établies entre les indicateurs de chaque triplet (ou quintuplets pour les modèles DPSIR...).
Définition et rôle
Un modèle d'interaction société-nature est une simplification des relations de causalité beaucoup plus complexes qui existent en réalité entre certaines actions humaines et l'état de la biodiversité. Il permet de rendre intelligibles des relations de cause à effet dans un objectif stratégique."décrire les interactions qui existent entre les dynamiques de la biodiversité et les dynamiques socioéconomiques" (Levrel 2007)
Les modèles d'interaction société-nature ne sont pas faits pour décrire l'état global de la biodiversité (étant donné la multiplicité des facteurs en jeu, toute simplification serait trop grossière) mais pour cibler des questions précises.
Il ne sont pas non plus faits pour répondre à des questions scientifiques, car c'est uniquement en se basant sur des résultats scientifiques déjà connus qu'il est possible d'accepter ou non la simplification induite par de tels modèles. Ces outils simplifiés n'ont vocation qu'à être des outils de gestion/décision. Levrel (2007) les classe d'ailleurs dans un sous-chapitre "indicateurs de gestion des interactions société-nature".
Etre cohérent dans la démarche
La réflexion sur ces modèles peut :- soit être à la base de toute réflexion sur les indicateurs (cadre prédéfini)
- soit être considérée comme une fonction avancée de l'observatoire (un complément)
Dans le premier cas, le choix du type de modèle que doit suivre l'observatoire est une contrainte forte. Aussi il importe de se poser la question suivante :
Peut-on, dans n'importe quelle situation, choisir de s'insérer a priori dans un type de modèle d'interactions société-nature donné ? (par exemple, baser toute la logique de l'observatoire sur le modèle EPR ou sur le modèle DPSIR)
Quelques éléments de réponse :
- il n'est pas certain qu'un seul type de modèle permette de répondre de manière la plus adaptée qui soit à tous les types de questions ;
- de plus, nous avons vu plus haut que l'ensemble des questions posées par un observatoire ne peut être vue à travers un tel prisme. Les modèles d'interaction société-nature n'ont par exemple pas de sens pour des questions globales du type "comment évolue la biodiversité", questions globales qui ont pourtant toute leur place dans un observatoire de la biodiversité ;
- l'alimentation de ces modèles est totalement dépendante de la capacité de l'observatoire à produire des indicateurs pour chaque élément de chaque modèle, ce qui est plus compatible avec une démarche "de A à Z" c'est à dire incluant dès sa conception la mise en place de programmes de monitoring en fonction des besoins de l'observatoire, qu'avec un volonté d'exploitation de l'existant (faire avec ce qu'on a).
Dans le cas d'un observatoire se basant sur l'existant comme l'ORBLR, vouloir à tout prix entrer dans un type de modèle donné poserait la question de la cohérence de la démarche. C'est pourquoi la seconde voie semble préférable dans le cas de l'ORBLR : lorsque les questions et les indicateurs disponibles s'y prêtent, et si le besoin s'en fait sentir par les utilisateurs potentiels, il est possible d'envisager l'élaboration de set d'indicateurs relevant d'un type de modèle d'interaction société-nature, à choisir.
Quel modèle choisir ?
PER : modèle Pression Etat Réponse
Définition
The pressure-state-response framework is based on a concept of causality : human activities exert pressure on the environment and change its quality and the quantity of natural resources (the « state » box). Society responds to these changes through environmental, general economic and sectoral policies » (the « societal responses ») (OCDE, 1994, p.10)L'idée de base du modèle EPR est de pouvoir suivre conjointement l'évolution d'une menace, ses effets sur la biodiversité, l'évolution de la "réponse" par les politiques environnementales, et son effet retour sur la biodiversité.
Avantages
- intuitif
- populaire
- simple et intelligible (pédagogique)
Inconvénients
- sous-entend des relations linéaires entre les activités humaines et l'état de la biodiversité (OCDE, 1994)
- dissimule la complexité des interactions multifactorielles (OCDE, 1994)
- ignore les dynamiques propres à la biodiversité (nature figée, pas d'adaptation)
- certains paramètres peuvent appartenir à la catégorie Etat ou Pression selon le point de vue (ex. habitats)
- les réponses ne mesurent pas ce qui "aurait pu être fait" (hypothèse de meilleure réponse possible) ce qui en fait, d'après Levrel (2007) des indicateurs à caractère politique (biaisés positivement)
- "les indicateurs PER semblent offrir des outils de discussion et de négociation assez pauvres" (Levrel, 2007)
- "le modèle PER ne permet pas de souligner les interdépendances qui existent entre les niveaux de bien-être et l’état de la biodiversité" (Levrel, 2007)
- ce modèle ne permet pas de distinguer l'effet propre des pressions de l'effet propre des réponses (l'indicateur d'état intègre les deux facteurs) ce qui diminue grandement l'intérêt de ce modèle.
DPSIR : modèle Force motrice Pression Etat Impact Réponse
Définition
Le modèle DPSIR se veut une amélioration du modèle PER introduite par l'Agence européenne de l’environnement (EEA, 2003). Deux principaux changements :- la différenciation forces motrices (Drivers) - pressions (Pressures)
- l'inclusion des services écosystémiques (Impact)
L'étude des pressions montre la complexité à définir quels sont les facteurs qui doivent être considérés comme "cause" de la dégradation de la biodiversité. Ces facteurs s'enchaînent souvent en cascade, et présentent de multiples interactions (Popy, 2009a), ce qui rend difficile et parfois redondant le choix du "bon indicateur". Pour tenir compte en partie de la différence entre facteurs proximaux (facteur immédiat, en fin d'une chaîne de causalité) et facteurs ultimes (causes premières), l'EEA a introduit la notion de "driving forces" (force motrice).
L'introduction des services écosystémiques ("Impact") apparaît quant à elle de plus en plus nécessaire, dans un objectif stratégique, car c'est majoritairement par leur intermédiaire que la société perçoit les enjeux que représente la perte de biodiversité et juge de l'effort de réponse qu'elle est prête à fournir. Néanmoins, l'approche "services écosystémiques" fait également l'objet de critiques et nous vous renvoyons au chapitre consacré aux services écosystémiques pour une réflexion à ce sujet.
Avantages
- moins simpliste que le modèle PER (distinction forces motrices, pressions et prise en compte du bien être humain)
Inconvénients
- difficulté supplémentaire pour alimenter ce type de modèle (données sur les forces motrices, sur les impacts)
- mêmes critiques que le modèle PER : une pression peut être liée à de nombreuses forces motrices etc.
Exemple d'utilisation
La catégorisation DPSIR est utilisée par le Système national d'Information sur l'Eau (SIE) accessible depuis le portail http://www.eaufrance.fr. Les thématiques des données accessibles par ce portail sont en effet classées en 5 catégories :
Cependant, aucun lien n'est établi entre les indicateurs/données. Il ne s'agit donc pas réellement d'une utilisation du modèle d'interaction en tant qu'outil d'analyse, mais simplement d'une utilisation en tant que typologie.
DSR : modèle Force motrice Etat Réponse
Définition
indicateurs force motrice-état-réponse de la Commission pour le développement durable (Commission on Sustainable Development, 2001)UPER : modèle Usages Pression Etat Réponse
Définition
Convention sur la diversité biologique (United Nations Environment Programme, 2003)
Avantages
Inconvénients
AESCRI : modèle Activités humaines - Etat de la biodiversité - Services écosystémiques - Capacités - Réponses - Institutions
Modèle proposé par Levrel (2007) pour pallier aux inconvénients du modèle PER.
de SimonPopy, le 16.11.2009 à 15:01:59
Concrètement, il semble que le plus souvent, ces modèles soient utilisés en tant que typologies (sans établir de réels liens entre les indicateurs, ou de schémas relationnels simplistes). Il s'agit peut-être de la seule utilisation raisonnable de ce type de modèles... (?)
