Services écosystémiques
I. Introduction
1. Historique
La prise de conscience par l'homme des bienfaits que lui offrait la nature est impossible à dater. Cependant, c'est à partir de l'après guerre que s'est réellement développée l'idée que ces bienfaits pouvaient être menacés par les activités humaines. Il a tout d'abord été question de capital naturel (années 50) puis de services environnementaux (années 70) bientôt remplacé par l'expression services écosystémiques (Ehrlich & Ehrlich, 1981). Cependant, c'est au Millennium Ecosystem Assessment (MEA, 2005), pendant du GIEC pour la biodiversité, que l'on doit la popularité de ces termes, et la proposition d'une définition unificatrice.Le lien entre biodiversité et services écosystémiques était quant à lui déjà affirmé, à Rio, en 1992, comme une des principales justifications de l'intérêt porté à la biodiversité :
« la conservation et l’utilisation durable de la diversité biologique revêtent la plus haute importance pour la satisfaction des besoins alimentaires, sanitaires et autres de la population de la planète ». Préambule de la Convention sur la Diversité Biologique (UN, 1992).
La Stratégie Nationale pour la Biodiversité (MEDD, 2004) affirme également le lien entre biodiversité et développement. Bien que ce lien entre diversité biologique et services écosystémiques ne soit pas précisément mesuré (Chevassus-au-Louis, 2008), cette hypothèse est généralement considérée comme acceptable.
2. Définition
Les services écosystémiques représentent les bienfaits, directs et indirects, que retire l'homme de la nature (MEA, 2005).De Groot et al. (2002) avaient suggéré une première classification :
- 1. fonctions de régulation : régulation de l’atmosphère, du climat, des flux hydriques, approvisionnement en eau, prévention des risques naturels (tempêtes, inondations, sécheresses) ; formation et conservation des sols, recyclage des nutriments, traitement des effluents, pollinisation, contrôle biologique ;
- 2. fonctions d’habitat : refuge, nurseries ;
- 3. fonction de production de biens et services : de nourriture, de matières premières, de ressources génétiques, de ressources pharmaceutiques, d’animaux et de plantes ornementales ;
- 4. fonctions d’information : esthétique, récréation et (éco)tourisme, inspiration culturelle et artistique, spirituelle et historique, scientifique et éducative.
Le MEA (2005) a proposé une classification voisine, qui fait l'objet d'un relatif consensus :
- les « services d’auto-entretien », non directement utilisés par l’homme mais qui conditionnent le bon fonctionnement des écosystèmes (recyclage des nutriments, production primaire),
- les « services d’approvisionnement » (ou de prélèvement), qui conduisent à des biens appropriables (aliments, matériaux et fibres, eau douce, bioénergies, produits biochimiques et pharmaceutiques),
- les « services de régulation » c’est-à-dire la capacité à moduler dans un sens favorable à l’homme des phénomènes comme le climat, l’occurrence et l’ampleur des maladies, différents aspects du cycle de l’eau (crues, étiages, qualité physico-chimique, érosion), la qualité de l'air, la pollinisation.
- des « services culturels », à savoir l’utilisation des écosystèmes à des fins récréatives, esthétiques et spirituelles.
Le MEA souligne que les services d'auto-entretien sont à la base des trois autres et donc implicites dans leurs estimations. Par ailleurs, les services d'auto-entretien peuvent être assimilés au "bon fonctionnement des écosystèmes", et sont donc traités plus particulièrement dans la partie état de la biodiversité - fonctionnement des écosystèmes.
3. Pourquoi cette thématique a-t-elle sa place dans un ORB ?
Les services écosystémiques font partie des enjeux identifiés comme relevant de la protection de la biodiversité au niveau international. Ils ont un intérêt stratégique. Il s'agit d'attirer l’attention sur les bénéfices économiques globaux de la biodiversité et sur le coût de la perte de biodiversité et de la dégradation des écosystèmes. Ils impliquent un certain nombre de sous-enjeux relevant d'un observatoire :- changer notre perception de la biodiversité (rôle, importance)
- analyser les enjeux socio-économiques (forces) responsables de l'érosion de la biodiversité
- mobiliser les acteurs susceptibles d'avoir une influence sur les politiques menées
L'IUCN (2009) [ref] fait cependant une réflexion critique intéressante des avantages et inconvénients de cette approche utilitaire de la biodiversité, dans le cadre d'une réflexion sur la stratégie internationale à adopter après 2010 pour réduire l'érosion de la biodiversité (une focalisation sur les services écosystémiques, plutôt que sur la biodiversité, étant une possibilité avancée) :
Forces
- Some aspects of ecosystem services, from the human well-being perspective, for example “halving the number of people without access to safe drinking water, are already included in MDGs and including this option would enhance synergy with the development community;
- The services biodiversity provides could also be more easily communicated and therefore appreciated;
- This could help to build support and catalyse action from non-biodiversity audiences as it provides a language that most people will identify with;
- Many well established indicators and baselines for human well-being are already available such as the Human Development Index;
- Could bring biodiversity into global development and economic agendas more easily;
Faiblesses
- Could weaken biodiversity as the focus of the post-2010 framework and there is an imperative for biodiversity to be conserved for its intrinsic non-use values as well as consumptive values and ecological services;
- Reinforces a very utilitarian view of biodiversity and does not affirm the importance of biodiversity for biodiversity’s sake;
- Numerous gaps in terms of measuring both links between biodiversity and human well-being and the relationship between biodiversity and ecosystem services delivery exist;
- Need much more valuation work to influence economic/political agendas; and
- Requires a stronger link with new audiences, for example the private sector, both to implement conservation action and to participate in monitoring and reporting.
A ce sujet, le groupe Chevassus-au-Louis (2008) reconnaît implicitement la possibilité que "l’utilisation pratique des approches qu’il a accepté d’explorer se traduise, paradoxalement, par une moindre prise en compte des enjeux de conservation et d’utilisation durable de la biodiversité et des services des écosystèmes", selon "la manière dont l’action publique, à travers ses différents instruments (réglementations, taxes, incitations, etc.), intégrera ces approches et les combinera à d’autres considérations". (p. 33)
4. Evaluation économique et monétarisation
Il ne s'agit pas, dans le cadre de cette étude, de proposer une approche monétaire de la biodiversité. Ce type d'approche est en cours de développement aux échelles nationale et internationale mais reste l'objet de nombreuses questions éthiques, économiques, juridiques, écologiques (voir Chevassus-au-Louis 2008,notamment chapitre V p. 129). Une question importante est notamment l'attribution d'une valeur à la diversité remarquable dans ces évaluations. L'objectif n'est pas ici d'intégrer les services écosystémiques dans la comptabilité régionale, ou de développer des outils régionaux pouvant servir de base au principe de substituabilité dans le cadre de mesures compensatoires.II. Indicateurs existants
1. Indicateurs européens
SEBI
(I21) Fisheries : European commercial fish stocks(I24) Patent applications based on genetic resources
Agence Européenne de l'Environnement
Un indicateur a été récemment développé (Weber, 2008) : le Potentiel écologique paysager net (nLEP, pour net Landscape Ecological Potential)Cet indicateur est une combinaison de plusieurs autres indicateurs :
- l'indice du paysage vert d'arrière plan (IPV), reflétant l'intensité d'utilisation de la terre
- la valeur attribuée à la nature (désignation comme d'importance par la science et les pouvoirs politiques)
- la fragmentation du paysage par les routes et les chemins de fer (indicateur MEFF)
- l'hétérogénéité du paysage (pas encore intégré dans les faits)
2. Indicateurs nationaux
(42) Nombre de brevets pour des inventions basées sur des ressources génétiquesNoter l’intention de développer deux indicateurs supplémentaires :
(43) Nombre de certificats d’obtention végétale
(45) Nombre d’emplois dans le secteur de la protection de la biodiversité
3. Autres indicateurs
L’évaluation des services rendus sous forme d’indicateurs est encore très peu développée. Quelques indicateurs peuvent néanmoins suggérer des pistes, bien qu’ils n’aient pas été construits dans cet objectif précis :IFEN - engagements européens
(6) état des stocks de poissons commerciauxIFEN - observatoire du littoral
(1) activités touristiques des exploitations agricoles(11) l'emploi sur le littoral
(13) secteurs d'emploi
La combinaison des deux indicateurs peut donner une idée de l'évolution de l'emploi lié à la nature.
(24) qualité des eaux de baignade en mer
ICCUK
(19) utilisation de l'eau pour l'irrigation en agricultureORGFH
I.35 Suivi des prélèvements de grand gibier à différentes échelles de territoire cerf, chevreuil, sanglier, mouflonI.41 Suivi des populations de petit gibier à différentes échelles de territoire (comptages FDC/ONCFS, STOC)
ALTERRE
Volume de bois sur piedIII. Propositions
1. Services d'approvisionnement
a. Mesure des usages
- bois : attention, on estime que 40% du bois est autoconsommé (FPF, 2008). De plus, il est important de ne pas suggérer que la production de bois est un service de la nature exempt d'intervention humaine (gestion forestière). Ces statistiques sont facilement accessibles (Agreste).
- pêche : voir avec l'IFREMER, l'ONEMA.
- chasse : voir avec la FRC (indicateur I35 ORGFH)
b. Brevets
Les indicateurs de type nombre de brevets sur les ressources génétiques semblent peu applicables à l'échelle de la région.c. Emplois liés à la biodiversité
L'IFEN propose un indicateur de l'emploi dans le domaine de l'environnement au niveau national, qui se base sur les statistiques de l'emploi salarié de l'UNEDIC. Le calcul se base sur la nomenclature d’activités françaises et conserve les statistiques de cinq secteurs considérés comme spécifiquement environnementaux :- la gestion des déchets,
- la gestion de l’eau et l'assainissement,
- la récupération,
- les travaux d’isolation,
- la gestion du patrimoine naturel.
Ce type de données est immédiatement accessible pour la région Languedoc-Roussillon, néanmoins, le choix des catégories d'emploi est discutable pour un observatoire orienté sur la biodiversité. De plus, ces statistiques excluent de nombreuses catégories d'emplois, notamment celles qui relèvent du secteur publique (pourvoyeur de nombreux emplois liés à la biodiversité) ainsi que le domaine agricole.
Pour information, aucun emploi n'est recensé sous l'intitulé "gestion du patrimoine naturel" dans les statistiques de l'UNEDIC pour la région Languedoc-Roussillon (!). La pertinence de cette base de données est donc à remettre en question. Il ne semble pas exister d'autre solution.
2. Services de régulation
Difficiles à mesurer. Ce type de services peut faire l'objet d'une synthèse bibliographique dans le cadre de l'observatoire, mais difficilement d'indicateurs.Exemples :
- réduction de la pollution (en particulier, nitrates) par les zones humides
- effet de la préservation des zones humides sur les inondations
- puits de carbone
3. Services culturels
a. Enquêtes de fréquentation
Egalement difficiles à mesurer tant cette catégorie est large. La plupart du temps, les mesures se basent sur des enquêtes de fréquentation. Existence de telles études répétées dans le temps au niveau régional ?b. Indicateur STOC de services culturels
Les services culturels (rôle de la biodiversité dans la culture des sociétés humaines) sont difficiles à quantifier. Le MNHN (Vigie Nature) a proposé un indicateur permettant de suivre les représentations que l'Homme fait de la biodiversité dans ses productions culturelles, basé sur les oiseaux les plus cités dans la littérature française.Les auteurs choisis au niveau national sont : La Fontaine, Victor Hugo (les Contemplations), et les articles publiés dans lemonde.fr entre 1987 et 2007. Seules les espèces pour lesquelles des indices STOC sont disponibles ont été retenues, et un indicateur d'abondance moyenne a été réalisé pour chaque source.
Il s'agit ici d'obtenir le même type d'indicateur pour la région Languedoc-Roussillon. Cependant, les références culturelles choisies par pris ne sont pas nécessairement adaptées pour la région.
Serait-il possible, pour le contexte méditerranéen, d'utiliser un auteur plus local ? Marcel Pagnol ? Max Rouquette ? Midi Libre ?
=> voir la proposition d'indicateur Abondance des oiseaux les plus populaires
4. Indicateurs synthétiques
Application du nLEP à l'échelle régionale ?IV. Perspectives
"L’Agence européenne pour l’environnement a lancé en 2006 le projet « European Ecosystem Assessment (EURECA) », qui reprend le cadre logique du MEA et sa typologie des services rendus par les écosystèmes, ainsi que les indicateurs sur la biodiversité « Streamlining European Biodiversity Indicators (SEBI) », mais est plus détaillé et plus orienté vers les politiques que le MEA. La publication des résultats est prévue pour 2012.Enfin, le processus TEEB (« The Economics of Ecosystems and Biodiversity »), initié en mars 2007 durant la présidence allemande du G8 à Postdam et coordonné par l’économiste Pavan Sukhdev, vise pour sa part à évaluer le coût global, pour la société, de la dégradation de la biodiversité et des services écosystémiques. Il se situe donc à la fois dans la continuation des travaux du MEA et dans l’optique de la « Stern Review of the Economics of Climate Change », publiée en 2006 et qui avait conduit un travail similaire sur le coût global du changement climatique et sa mise en balance avec les coûts de lutte contre ce changement. Un rapport intérimaire a été publié à l’été 2008 et le rapport définitif est attendu début 2010."
